Histoire de Kerling-lès-Sierck

Sommaire :

1. L'histoire du village
2. Les veillées paysannes et la jeunesse à Kerling-lès-Sierck

3. Carte postale de Kerling-lès-Sierck

1. L'histoire du village

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Kerling-lès-Sierck est une commune mosellane où les premières traces remontent au IXe siècle, en plein cœur du Haut Moyen-âge européen. Le village a été majoritairement sous domination germanique pendant plusieurs siècles. En effet, en 874, Kerling était sous la domination de Louis II de Germanie, roi du royaume de Francie Orientale, royaume crée après la scission de l'empire carolingien en 843 et marquant les prémices de l'Allemagne actuelle. Nous pouvons également en déduire que le village était avant la domination de la Francie Orientale sous le pouvoir de l'empire de Charlemagne puis sous la tutelle du Royaume de Francie Médiane (Lotharingie), annexé par la suite par la Francie Orientale et Occidentale. Par la suite, le pouvoir germanique a continué à s'exercer sur la commune à travers le Saint-Empire-Romain-Germanique entre le Xe siècle et le XVIIe siècle. A partir du XVIIe siècle, la commune a appartenu au royaume de France puis à ses nouvelles entités avec la République et le Premier Empire. Ce rattachement français se fait après la victoire de la bataille de Rocroi en 1643, sous Louis XIV, où l'armée française alors victorieuse contre l'armée Espagnole en pleine guerre de Trente Ans, se voit occuper plusieurs places fortes lorraines comme Thionville dès 1643. Sierck, capturée également en 1643, n'est rattachée définitivement au Royaume de France qu'en 1661. Ce rattachement définitif est suivi dans la même année par la venue de commissaires français du roi dans le but de venir rattacher 30 communes périphériques de Sierck à la France. Le village de Kerling en fait partie. Ainsi, en ce milieu d'année 1661, Kerling abjure sa fidélité à Charles IV, duc de Lorraine pour venir prêter serment à la France.

Après la défaite de la guerre de 1870 avec la bataille de Sedan marquant la fin du Second Empire français, Kerling est revenu sous la tutelle germanique avec l'empire allemand du fait de l'annexion de l'Alsace-Moselle. Il faudra attendre la Première Guerre mondiale pour que Kerling redevienne français en 1918. Cependant, le village va redevenir allemand lors de la Seconde Guerre mondiale, de mai-juin 1940 jusqu'en novembre 1944 où la commune sera libérée par les troupes américaines. Le village, marqué par les lourds combats en son sein et dans sa périphérie se voit le 1er juillet 1948 être décoré symboliquement de la Croix de guerre. 

Durant ces nombreux siècles d'existence, le village a connu de nombreux noms avant de s'appeler définitivement "Kerling-lès-Sierck", en voici une petite liste non-exhaustive qui relate les noms de la commune à travers les siècles :

- Crelligon ou Crellingon (874)

- Cherlingen (1084)

Kerkelingen (1115)

- Karlenges (1139)

- Kirlinga (XIIIe. siècle)

- Kirling (1220 / 1686)

- Kerlange, Keldange (1295)

- Kerlinga, Kerlingensis, Kelinga (1456)

- Kerlenga (1526)

- Kerlingen (1594 / 1871-1918 / 1940-1944)

- Kelrlingen (XVIIe. siècle)

- Querlin (1681)

- Querlain (1751)

- Querlien (1762)

- Kerling-lès-Sierck (1869)

La majorité des noms du village ont pu être trouvés grâce aux archives du ministère impérial allemand d'Alsace-Lorraine.

Une source bien plus ancienne, datant du XIe. siècle mentionne "Cherlingen", dans un diplôme (acte officiel émanant du souverain) datant du 16 octobre 1084 où Henri IV, empereur du Saint-Empire-Romain-Germanique confirme un échange de biens entre l'abbaye Saint-Arnould de Metz et l'abbaye Saint-Cunibert de Cologne. 

Sous l'Ancien Régime, Kerling était le siège d'une seigneurie qui disposait de la haute, moyenne et basse justice, c'est-à-dire que le seigneur avait le droit de rendre justice à travers la peine capitale, les amendes ou encore l'emprisonnement. Kerling était le fief mouvant de la prévôté, une unité administrative et judiciaire royale dirigée par un prévôt qui s'occupait de la justice ou de la finance. Le village faisait partie du domaine de Sierck.

Kerling faisait partie en 1701 du comté de Hombourg et était une paroisse de l'archevêché de Trèves. Kerling était autrefois au sein de la province des Trois-Evêchés, sous le pouvoir du prévôté de Sierck et coutumier de Lorraine, c'est-à-dire sous le droit coutumier, un ensemble de règles concernant la loi, les droits ou les usages.

Kerling fit partie en 1790 du canton de Kœnigsmacker, et passa par la suite dans le canton de Sierck suite à la Constitution de l'an III de la Première République française en 1795. En 1802, le village se range dans le canton de Metzervisse. Cependant, une ordonnance du 28 décembre 1825 replaça Kerling dans le canton de Sierck avec pour annexes Haute-Sierck et Fréching.

Le village avait un sobriquet qui était le suivant : "Die Wandjang (Windbeute)". Ce sobriquet vient du fait que les habitants d'autrefois avaient la réputation d'être orgueilleux et de faire de grands discours qui ne disaient rien. On prétendait en outre qu'ils avaient l'habitude de bluffer de prôner constamment leurs richesses inexistantes.

Quelques rapports du village datant du XIXe siècle nous sont parvenus et présentent l'état de la commune à des dates précises (dates que je ne peux cependant pas complètement confirmer), en voici une liste :

- 1817 : Kerling-lès-Sierck est un village placé sur une hauteur et ancienne commune de la province des Trois-Evêchés. Sa mairie et sa paroisse ont pour annexes les hameaux de Haute-Sierck et de Fréching. Le village fait partie de l'arrondissement de Thionville et du canton de Metzervisse. Kerling compte 398 habitants pour 71 maisons, son territoire est productif avec 664 hectares dont 254 forestiers et 104 ares dédiés aux vignes.

- 1844 : Kerling-lès-Sierck assure sa distribution postale par Sierck. L'école est fréquentée par 60 garçons et 40 filles et par 20 garçons et 20 filles village d'Haute-Sierck, le revenu de l'instituteur s'élève à 445 Francs. La population comprenant les deux annexes monte à 825 habitants. Le village comprend 75 maisons et une tuilerie, l'église et la maison curiale ont été restaurées et agrandies en 1842. Le sol de la commune renferme des pierres de chaux. La forêt dite la "Grande Forêt" qui se compose de la forêt de "Kalenhoven" française et allemande et de la forêt des Quatre-Seigneurs se trouve en partie sur le ban de Kerling. Elle est habitée par tous les genres de gibiers, principalement par le chevreuil et le sanglier où ce dernier y fait beaucoup de dégâts pendant la belle saison. On y rencontre aussi des merles blancs.

- 1852 : Kerling-lès-Sierck compte 881 habitants, l'école est fréquentée par 32 filles et 30 garçons. Le village compte 169 maisons, 89 granges, 239 chevaux, 6 fontaines et puits publics, et 111 puits, et pompes de propriétaires. Le revenu communal s'élève à 2088 Francs. On y élève des chevaux propres à la cavalerie, bestiaux et volailles. Le gibier avoisinant la commune est composé de sangliers et de lièvres. Le village dispose d'une tuilerie, dispose de 5 hectares de vignes et y pratique la culture des terres. Kerling produit du vin, du froment, de l'avoine, de l'orge et du seigle et dispose de bons pâturages. Le village est constitué de l'église, d'une maison d'école, 3 lavoirs dont un couvert. En cas de réunion de troupes, la commune peut loger 250 hommes et 500 chevaux dans les granges.

D'après un annuaire administratif et statistique des communes de Moselle datant de 1922, le village compte à cette époque 536 habitants, le maire étant M. Jolivalt, épaulé par son adjoint M. Mathis, accompagné du curé M. Thilmont et de l'instituteur, M. Schouller.

 

Vue aérienne de Kerling - octobre ou 26 novembre 1993 -

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Le coeur du village de Kerling - Carte topographique de Sierck de 1882 -

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Le nord de Kerling - Carte topographique de Sierck de 1932 -

2. Les veillées paysannes et la jeunesse à Kerling-lès-Sierck

3. Carte postale de Kerling-lès-Sierck

Voici une carte postale de Kerling-lès-Sierck écrite en allemand datant de 1917, le 30 août pour être plus précis, soit en pleine Première Guerre mondiale. Le contenu de la lettre est très difficile à déchiffrer, ce qui en empêche sa compréhension. Les photos de l'église et du restaurant Schanen doivent très certainement dater des années 1910, en effet la photo du restaurant Schanen date de 1910, nous pouvons alors en conclure que l'église a été prise probablement la même année ou du moins dans la même période. Cependant d'autres sources datent ces deux photos de 1904.

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Face avant de la lettre - 1917 -

"GruB aus Kerlingen" :  "Salutations de Kerling"

Les campagnes françaises sont marquées principalement au cours du XIXe siècle et jusqu'à la moitié du XXe siècle environ par ce qu'on appelle les veillées paysannes. La veillée, qui fait partie intégrante de la vie rurale française consiste à un rassemblement communautaire de plusieurs familles du village qui a le plus souvent lieu chez l'habitant en fin de journée et se terminant vers minuit. On y parle de tout et de rien, il s'agit d'un moment de détente en dehors des journées de travail, les veillées se font surtout en automne et en hiver et sont les marqueurs d'une vraie solidarité fraternelle entre les habitants d'une commune.

Nous disposons pour le village de Kerling-lès-Sierck d'un précieux témoignage récolté par Isabelle Thiriat concernant ces veillées qui nous vient de François Schanen. Il nous présente les veillées lorsqu'il avait 8-9 ans. En voici une version résumée.

 

La veillée à Kerling-lès-Sierck : 

La veillée au village se passe majoritairement hors saison, donc principalement en hiver car autrement, le temps manque cruellement du fait du travail agricole qui prédomine au sein du village. Ainsi, la veillée se pratique en semaine et beaucoup plus en hiver qu'en été et surtout quand le temps y est mauvais. La veillée est un moment qui concerne surtout les adultes, les enfants sont bien évidemment autorisés à participer aux veillées mais ils préfèrent s'intéresser à d'autres occupations que d'assister aux veillées. Ces événements sont mixtes, la veillée rassemble et concerne aussi bien les femmes que les hommes. C'est un moment qui rassemble la majorité du village car cela a comme atout de faire passer le temps. En effet, en 1939, le village ne compte que quelques radios qui sont peu écoutées car les personnes n'ont pas encore l'habitude d'utiliser cette technologie. Concernant la durée d'une veillée à Kerling, elle commence à la tombée de la nuit, vers 20 heures et se termine vers minuit ou 1 heure du matin, cela dépend de la fatigue des participants. La veillée se déroule une fois chez l'un, une fois chez l'autre, cela dépend des circonstances. Quand elle se passe en été, on la fait devant les maisons ou sur les bancs du village. A la venue d'une veillée, quelques maisons rassemblées en un même clan (généralement un groupe de voisins) viennent  toujours ensemble.

 

La veillée est dominée par les discussions, on s'y raconte des histoires réelles ou bien fictives comme des histoires de sorcières. En effet, un jour pendant une veillée, on raconte que pendant qu'un groupe de personnes discutant tout en battant le grain avec les fléaux, un chat vient se présenter au groupe et reste pendant tout le travail de battage du grain. Certains évoquent alors que c'est une femme qui a pris la forme d'un chat pour venir écouter discrètement les discussions du groupe en question. Alors un autre jour, un du groupe a cassé une patte au chat avec son fléau, deux ou trois jours plus tard, ils auraient vu une femme qui se promenait avec un bras cassé, la conclusion étant que cette personne était une sorcière. Les habitants croient à ces histoires de sorcières, la superstition l'emporte sur la rationalité principalement à cause du fait que les personnes sont moins instruites à cette époque D'autres profitent des veillées pour impressionner l'assemblée en énonçant des discours mensongers par exemple sur leur capacité de production de lait de vache dans le seul but d'avoir une autorité et de capter l'audience. Cela reflète notamment bien l'esprit de concurrence et de jalousie au sein du village.

Pendant la veillée, on y parle exclusivement le patois. Le français n'est parlé que par les jeunes, les plus âgés parlent le patois. Il faut attendre 1957-1958 pour que le français remplace le patois. Il n'y a pas de conteur attitré dans la veillée, chacun raconte son histoire. Sauf qu'il y a bien évidemment des personnes qui savent mieux raconter que les autres. D'autres écoutent seulement car ils n'aiment pas raconter les histoires. La veillée n'est pas un moment propice à manger et à boire. On mange et on boit généralement avant de partir de la veillée, certains prennent un café pendant ou après. Le véritable moment dédié à cela est le dimanche lorsque qu'on se rassemble au bistrot pour jouer aux cartes.

A Kerling, la veillée symbolise l'amitié locale entre les habitants et voisins, le but premier étant de se rassembler et de partager un bon moment. Une fois le travail terminé, on va les uns chez les autres en fonction de leurs disponibilités. La veillée commence à se perdre en 1940 à cause de la guerre. Kerling est évacué et les habitants sont emmenés à la ville d'Ormes. Etant donné qu'Ormes compte beaucoup plus d'habitants que Kerling, les personnes se voient moins et sont moins ensemble. Par la suite, l'arrivée de la télévision, des tracteurs et l'augmentation du travail chez les jeunes fait qu'il y a moins de personnes pour organiser les veillées. La veillée se perd véritablement entre 1948 et 1950. La faute étant au manque de temps libre et au contact social moindre. En effet, avant les tracteurs, on utilise les chevaux et les charrues, ce qui est beaucoup plus propice aux rencontres (profiter de croiser quelqu'un pour discuter et faire reposer les chevaux).

La jeunesse à Kerling-lès-Sierck (provenant du même entretien que pour les veillées) : 

Un fait intéressant et caractéristique de la jeunesse à Kerling est la langue. En effet, à l'école, l'éducation se fait uniquement en français. C'est en dehors que les enfants parlent patois. Ainsi, beaucoup d'élèves apprennent le français à l'école. D'autres connaissent le français plus tôt, c'est le cas de François Schanen qui grâce à une bonne connaît le français avant d'aller à l'école. L'apprentissage du français se fait aussi par l'intermédiaire des parents, la mère de François parle bien le français tandis que son père ne le parle pas du tout. Certains jeunes ont donc des facilités linguistiques à l'école mais cela est relatif, dans les années 60, certains enfants viennent à l'école sans connaître un seul mot de français, ils ne maîtrisent que le patois. Le patois et le français se mêlent alors, même si la majorité parle français, le patois étant surtout utilisé par les personnes les plus âgées. En effet, le grand-père de François ne sait que lire l'allemand, il dispose alors d'un journal spécial, entièrement écrit en allemand. Les quatre premières années scolaires de François sont faites en français, puis celles de 1940 à 1944 en allemand du fait de l'occupation. Ainsi, François est plus doué pour écrire en allemand qu'en français et inversement pour la lecture.

L'école à Kerling est gérée par le maître, ce dernier a un programme strict à suivre. Etant donné que le maître doit s'occuper de plusieurs classes en même temps, il procède comme suit. Quand le maître s'occupe d'une classe, l'autre classe fait des devoirs, écrit ou s'exerce sur des problèmes mathématiques. Le maître change ensuite de classe, le tout faisant alors un roulement permanent. A l'école on apprend à lire, à compter, à écrire, les élèves font des dictées et étudient la géographie et l'histoire. En plus des cours, les élèves ont des devoirs à faire chez eux pour la semaine, la plupart les font le dimanche soir. La récréation est à 10 heures, les enfants jouent à colin-maillard, au chat perché et aux billes quand le temps est mauvais. Il y a un système de notes comme aujourd'hui, les élèves sont classés, le premier de la classe est placé tout devant tandis que le dernier est situé au fond de la salle de cours. Les punitions consistent à écrire des lignes, allant de 10 à 100, ou à se faire taper les doigts par un bâton,.

Le moment de la messe est un moment important pour tout le monde et apprécié par les jeunes, certains ne rentrent pas dans l'église mais restent devant pour discuter, c'est un grand moment de rassemblement communal. Les enfants respectent et craignent le curé et l'instituteur, ils sont également respectés par les adultes car ce sont les deux sources de savoir du village, ils font figure d'autorité.

Les fêtes au village sont rares, tout comme les bals. Alors pour que les enfants s'occupent en dehors des cours, ils partent jouer dans les champs, s'amusent à faire des feux et à y faire cuire des pommes de terre ou des pommes pour les manger. Au printemps, les enfants partent chercher des nids de corbeaux pour récupérer les œufs. Ils s'amusent également à partir à la chasse aux souris, en y tendant des pièges pour les récupérer dans des bouteilles avant de les relâcher. Le dimanche est souvent le jour de la promenade pour les jeunes. Beaucoup d'enfants déjeunent chez leurs amis après l'école, et mangent le goûter à l'endroit où ils jouent. En dehors de l'école, les enfants ne font pas que s'amuser, ceux qui ont le Certificat d'études aident les plus jeunes à lire, écrire et compter. Après l'école, certains partent garder les vaches car à l'époque il n'y a pas de parcs. D'autres sortent les cochons pour aller les promener.

Bien que les fêtes soient rares, il y a parfois une vente aux jouets qui se déroule à l'école. Les garçons construisent des jouets en bois comme des chiens articulés, les filles font des poupées et des tricots. Ces réalisations se font pendant le moment de travail manuel qui se déroule de 16 heures à 17 heures. L'argent de la vente sert notamment à organiser des voyages ou à recevoir des glaces de la part de l'instituteur. Concernant les voyages, les enfants partent à pied jusqu'au Luxembourg, vont au château de Malbrouck, au Hackenberg ou à Montenach à la Spal (petite falaise naturelle). Il n'y a qu'un voyage par an.

 

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Face arrière de la lettre - 1917 -